La turbulence qui secoue les marchés du crédit et les marchés boursiers mondiaux a eu une incidence négative sur la performance de toutes les institutions financières, y compris celles du Canada. Après avoir enregistré des bénéfices record en 2006, les banques canadiennes ont affiché une croissance ralentie en 2007. Comment le secteur bancaire canadien résiste-t-il à la crise financière mondiale et que lui réserve 2008?
En dépit de l’instabilité du marché, les six grandes banques affichent un revenu net combiné de 19,5 milliards de dollars, soit une hausse de 2,2 % par rapport à 2006, en contraste marqué avec la hausse de 50 % enregistrée en 2006 par rapport à l’année précédente. Si l’on se fie au premier trimestre de 2008, il est évident que les conditions instables du marché compromettent les résultats de l’année et exercent des pressions sur les dirigeants de banque.
Les retombées de la crise sont pour l’instant plus visibles à l’étranger qu’au Canada. La question n’est pas de savoir si la radiation des créances et l’incertitude du marché auront une incidence sur la capacité du crédit et la demande de liquidités au Canada, mais de déterminer dans quelle mesure et à quelle vitesse cela se produira. Quel sera par ailleurs l’effet du ralentissement de l’économie américaine sur le Canada?
Comment les banques canadiennes résistent-elles à la crise?
Il a toujours été interdit aux banques canadiennes de fusionner pour faire concurrence à la taille des banques mondiales. Ironie du sort, cette restriction les a protégées contre les risques auxquels se sont exposées certaines banques mondiales.
Il y a 10 ans, on annonçait deux projets de fusion de banques canadiennes – soit la Banque Royale (RBC) avec la Banque de Montréal (BMO) et la Banque Canadienne Impériale de Commerce (CIBC) avec la Banque Toronto-Dominion (TD). Ces projets ont fini par échouer vers la fin de 1998. Après cet interlude, les banques ont continué leurs activités et adopté des stratégies de croissance diverses. Depuis 2001, les six grandes banques du Canada ont effectué des acquisitions de l’ordre de 38 milliards de dollars, dont 95 % à l’extérieur du Canada1.
L’interdiction de fusionner à l’échelle nationale n’a pourtant pas découragé les banques d’étendre leurs activités à l’étranger, ainsi qu’en témoignent les nombreuses acquisitions effectuées en 2007. L’acquisition de la Commerce Bank par la banque TD pour 8,5 milliards de dollars est à cet égard l’achat le plus important de l’année. La BMO a conclu une entente d’achat pour la First National Bank & Trust et s’est engagée à acquérir deux banques du Wisconsin, la Ozaukee Bank et la Merchants and Manufacturers Bancorporation Inc., afin d’accroître sa présence dans la région du Midwest américain. RBC a par ailleurs étendu ses activités dans les Antilles en faisant l’acquisition de RBTT Financial Group. Aux États-Unis, elle a acheté la maison de courtage Carlin Financial Group à New York, 39 succursales AmSouth en Alabama et J.B. Hanauer & Co du New Jersey. Quant à la Banque Scotia (BNS), elle a étendu son réseau de succursales dans les Antilles, en Amérique centrale et en Amérique du Sud ainsi qu’en Asie. Elle s’est également portée acquéreur de 10 % de la First BanCorp de Porto Rico pour environ 94 millions de dollars US, de 24,99 % de la Thanachart Bank de Thaïlande pour environ 240 millions de dollars US et de 99,5 % de la Banco del Desarrollo du Chili pour un peu plus de 1 milliard de dollars US. La CIBC a pris les rênes de la FirstCaribbean après que la Barclay’s Bank lui a cédé 47,8 % de ses parts pour 1,2 milliard de dollars US.
Malgré ce regain d’activité à l’étranger, les banques canadiennes doivent faire face à une concurrence mondiale de plus en plus redoutable. En termes de capitalisation du marché, les six grandes banques nationales font piètre figure en regard de leurs homologues internationaux. Et elles n’ont pratiquement pas progressé dans le palmarès des Top World Banks2 entre 2006 et 2007. En fait, RBC, la principale banque du Canada, ne représente que le tiers de la taille de la troisième banque en importance à l’échelle mondiale3.
Grâce à un régime d’acquisition rapide, les banques mondiales peuvent mobiliser plus de ressources pour élaborer des produits, développer des systèmes et faire des acquisitions4, ce qui rend la tâche des banques canadiennes plus ardue. Pour assurer leur survie, elles doivent cibler leurs activités, investir dans des créneaux choisis, assurer une exécution efficace, mieux servir leurs clients, adopter et gérer le changement, et améliorer la gestion des risques.
Un nouvelle approche de la gestion des risques
Vu les conditions instables du marché des derniers mois, les gestionnaires de risque et les dirigeants d’entreprise se sont demandés si le risque avait été bien géré et si de meilleures pratiques auraient permis aux banques d’éviter certains pièges. Le personnel responsable de la gestion des risques était-il dépassé par les événements? Les gestionnaires de risque ont-ils suivi de trop près les règles, outils, modèles et cotes de crédit et, du même coup, mal évalué les répercussions des conditions du marché?
Les résultats de l’année dernière ont fait ressortir le besoin d’évaluer si les hypothèses au sujet de la corrélation du marché, des tests de stress, des tests de scénario et de la modélisation des liquidités étaient adéquats, et si certaines techniques de mesure et de gestion des risques devraient être raffinées. De nombreuses banques se sont également aperçues qu’elles doivent concentrer leurs efforts sur les principes fondamentaux de la gestion des risques, simplifier la gouvernance et les solutions opérationnelles et davantage s’aligner sur les objectifs et les résultats. Il est ironique de constater que le resserrement actuel du crédit s’est produit au moment où les banques adoptent des initiatives réglementaires pour gérer le risque. Parmi ces initiatives, notons l’accord Basel II, la loi Sarbanes-Oxley, la Markets in Financial Instruments Directive (MiFID) et les mesures contre le blanchiment d’argent. Dans un an, nous verrons quelle aura été la performance de l’accord Basel II, cadre de gestion interne du capital fondé sur le risque, dans des conditions adverses du marché.
Plusieurs banques ont proposé des initiatives pour améliorer l’expérience client, les efforts de durabilité, les programmes de gestion des talents et la gestion des risques. Les conditions actuelles du marché les empêcheront-elles de mener à bien leurs activités ou, au contraire, les inciteront-elles à agir plus rapidement? L’intérêt renouvelé pour la gestion des risques permettra-il aux banques de survivre au prochain cycle et d’anticiper les futurs problèmes? Ces questions restent pour l’instant en suspens.
En date du présent rapport, il est impossible de savoir quelles banques résisteront le mieux à la crise actuelle et à l’instabilité ambiante. Elles seront toutes confrontées cependant à un ralentissement de la croissance et à l’instabilité des marchés du crédit, ainsi qu’en témoignent les résultats du premier trimestre de 2008. Les effets du redressement du crédit sur les économies mondiales continueront à avoir une incidence négative sur les marchés. De plus, comme les liquidités sont de moins en moins abondantes, les banques canadiennes pourront réviser les processus d’octroi du crédit, continuer à diversifier leurs fonds et chercher à obtenir de nouveaux capitaux. On assiste à une singularisation du secteur bancaire canadien à mesure que chaque banque suit sa propre stratégie de croissance. L’année prochaine constituera un défi pour les banques canadiennes : elles devront non seulement comprendre l’incidence des conditions changeantes du marché sur leurs opérations et réagir promptement mais également naviguer à travers les eaux troubles de demain.
Cet article est tiré de l’étude intitulée Canadian Banks 2008: Perspectives on the Canadian banking industry.
1 Renforcer la compétitivité au Canada : Mémoire présenté par l’Association des banquiers canadiens au Groupe d’étude sur les politiques en matière de concurrence
2 “The Top 1000 World Banks 2007,” The Banker, juillet 2007.
3 Financial Times Global 500, mars 2007.
4 Renforcer la compétitivité au Canada : Mémoire présenté par l’Association des banquiers canadiens au Groupe d’étude sur les politiques en matière de concurrence